Devenir performant(e) sans dépendre de la performance
J’observe depuis quelque temps les processus de sélection dans les sports compétitifs chez les jeunes, entre autres parce que je le vis actuellement avec un de mes fils. Ces périodes où tout semble se jouer en quelques entraînements, quelques évaluations ou quelques matchs. Ces moments où des enfants et des adolescent(e)s se retrouvent à devoir se battre pour prouver qu’ils(elles) sont assez rapides, assez fort(e)s, assez talentueux ou talentueuses, ou simplement assez bon(ne)s. Je trouve ça difficile à vivre à travers mon fils.
Je comprends l’intention derrière ces processus. Le sport compétitif fait partie de la vie de milliers de jeunes et il offre des occasions extraordinaires d’apprentissage. Il enseigne la discipline, la persévérance, la gestion de l’effort, la résilience et même l’acceptation de l’échec. Apprendre à se dépasser, travailler vers un objectif et sortir de sa zone de confort sont des leçons qui dépassent largement les terrains et les arénas. Mais justement, ces expériences devraient demeurer de fantastiques occasions d’apprentissages sains.
Mais je me demande parfois : à quel moment la recherche de performance devient-elle malsaine ?
Car derrière ces sélections se cachent souvent beaucoup plus que des performances sportives. Il y a du stress, de la pression, des attentes, des doutes, des comparaisons. Et parfois, une lourde impression que notre valeur dépend du résultat obtenu. C’est ce qui est le plus troublant : voir à quel point les résultats viennent affecter la valeur qu’un(e) jeune peut s’attribuer à travers ce processus.
Pour un(e) adulte, il est déjà difficile de relativiser un refus ou une déception. Alors, imaginons ce qu’il en est pour un(e) jeune qui est encore en train de construire sa confiance, son identité et son estime personnelle. Être choisi(e) ou ne pas être choisi(e) peut rapidement devenir bien plus qu’une décision sportive. Cela peut être interprété comme un jugement sur sa valeur personnelle.
Et c’est là que je crois qu’il faut s’arrêter un instant. Prenons davantage conscience de l’impact que tout cela peut avoir sur nos enfants, aujourd’hui, mais également dans le futur. Est-ce qu’on pourrait simplement prendre ces éléments davantage en considération dans les processus ?
Parce que le sport n’a jamais eu comme seul objectif de produire des performances. Il est aussi un formidable véhicule de plaisir, de santé physique et mentale, de développement personnel et de dépassement de soi. Pas pour répondre aux attentes des autres. Pour soi-même. Je trouve qu’on l’oublie trop souvent.
La véritable question n’est peut-être pas de savoir jusqu’où nous pouvons pousser nos jeunes à performer. La question est plutôt de savoir dans quelle zone de performance nous souhaitons les voir évoluer.
Cette zone où l’on est stimulé(e) sans être écrasé(e).
Cette zone où l’on cherche à s’améliorer sans perdre de vue le plaisir.
Cette zone où l’on apprend à viser l’excellence sans faire dépendre son estime personnelle d’un résultat.
Cette relation à la performance ne disparaît pas lorsque les années sportives sont derrière nous. D’une certaine façon, les processus de sélection que nous vivons jeunes deviennent nos premiers contacts avec une réalité qui nous accompagnera toute notre vie.
Plus tard, ce ne sont plus des équipes que nous cherchons à intégrer, mais des programmes d’études, des emplois, des promotions ou des projets importants. Nous passons encore des entrevues. Nous sommes encore évalué(e)s. Nous sommes encore comparé(e)s. Nous sommes encore confronté(e)s à la possibilité de ne pas être la personne choisie.
Bien sûr, ces expériences font partie de la vie. Elles nous permettent de grandir, de nous adapter et de développer notre résilience. Mais elles peuvent aussi laisser des traces lorsque nous avons appris très tôt que notre valeur dépendait de notre capacité à performer.
Combien d’adultes ont l’impression de ne jamais en faire assez ?
Combien ont de la difficulté à célébrer leurs réussites parce qu’ils ou elles sont déjà concentré(e)s sur le prochain défi ?
Combien ressentent une anxiété constante à l’idée d’échouer, de décevoir ou de ne pas répondre aux attentes ?
Notre rapport à la performance prend naissance beaucoup plus tôt que nous le pensons.
Lorsque l’on apprend jeune que la reconnaissance est liée aux résultats, il devient facile, à l’âge adulte, de mesurer sa valeur à travers ses accomplissements. Et mesurer notre valeur uniquement à travers nos accomplissements, c’est dangereux et fragile.
Pourtant, la performance n’est pas l’ennemie à abattre, bien au contraire.
La performance peut être un moteur puissant et stimulant. Elle peut nous amener à découvrir notre potentiel, à réaliser des projets ambitieux et à devenir une meilleure version de nous-mêmes. Elle peut nous faire grandir. Tout ceci est sain et souhaitable.
Mais elle doit rester là, dans cette zone.
Parce qu’une performance saine nous nourrit et nous donne de l’énergie. Elle est alignée avec nos valeurs et nos motivations profondes, les vraies et les bonnes.
À l’inverse, une performance malsaine nous épuise. Elle repose souvent sur la peur, sur le besoin d’approbation ou sur la comparaison constante avec les autres. C’est fragile et cela nous rend vulnérables.
Alors, comment savoir dans quelle zone nous nous trouvons ?
Peut-être en prenant le temps de nous poser ces quelques questions et d’y répondre avec honnêteté :
- Est-ce que je poursuis cet objectif parce qu’il est important pour moi ou parce que je veux prouver quelque chose aux autres ?
- Est-ce que mes réussites me procurent encore de la satisfaction ou seulement un bref soulagement avant le prochain objectif ?
- Est-ce que je suis capable d’apprécier le chemin parcouru ou suis-je uniquement concentré(e) sur le résultat final ?
- Est-ce que mes performances contribuent à mon bien-être ou nuisent-elles à mon équilibre ?
Ces questions sont aussi pertinentes pour les adultes qu’elles le sont pour les jeunes athlètes.
Parce qu’au fond, ce que nous souhaitons transmettre à nos enfants n’est pas seulement la capacité de performer. C’est aussi la capacité de se connaître, de se respecter et de maintenir un équilibre sain entre l’ambition et le bien-être.
Je ne crois pas que nous devions éliminer les défis, les sélections ou la compétition. Ils font partie de la vie et ils ont beaucoup à nous apprendre.
Mais je crois que nous avons la responsabilité collective de rappeler aux jeunes, et parfois de nous rappeler à nous-mêmes, qu’une personne vaut plus que ses résultats. Ça, c’est plus important que tout le reste.
Que l’on soit sélectionné(e) ou non.
Que l’on gagne ou que l’on perde.
Que l’on atteigne ou non ses objectifs.
Parce qu’à force de vouloir être les meilleur(e)s, il arrive parfois que l’on oublie pourquoi on a commencé.
Et lorsque les bonnes motivations disparaissent, même les plus grandes réussites peuvent perdre leur sens.
La véritable zone de performance n’est peut-être pas celle où nous obtenons les meilleurs résultats. C’est peut-être celle où nous réussissons à progresser, à nous dépasser et à nous accomplir, et surtout celle qui nous amène à être fier(ère)s de nous-mêmes.
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